Back To Top

« Spychologue » voilà comment les enfants nomment mon beau métier

espace psychologue pour enfants TOULON VAR PACA

« Spychologue » voilà comment les enfants nomment mon beau métier,
ils disent que j’exerce le plus beau métier « manger et jouer ! »
et l’un d’entre eux ajoute :
« toi tu penses à ce que personne ne pense et tu nous aides à grandir »

Il est parfois difficile d’écrire ce que la clinique nous donne à voir, ce qu’elle nous montre et nous démontre.
Comment écrire quand il est difficile de panser, de penser et de penser plus particulièrement la problématique des violences ?

Psychologue clinicienne de formation spécialisée dans les violences conjugales et intra familiales

Psychologue clinicienne de formation, je me suis engagée dans l’accompagnement des personnes victimes de violences conjugales et intra-familiales depuis maintenant quelques années. Le champ du psycho-trauma a été le fil conducteur de ma formation et de ma pratique clinique.
Aujourd’hui, j’exerce dans une maison d’enfants à caractère social et en cabinet auprès d’enfants, d’adolescents et d’adultes victimes de violences.
J’aime ce métier et la transmission des savoirs. Je suis convaincue que c’est ainsi, par le savoir, que l’ignorance s’efface et que la pensée se nourrit. Cela me fait penser à cette phrase d’Hannah ARENDT « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit la mal ».
Mon travail consiste à développer l’appareil à penser pour faire évoluer la pensée et la nourrir. Lorsque je travaille avec des enfants, dans le cadre du placement, je ne cesse de leur répéter qu’il est important d’aller à l’école et d’apprendre car le savoir permet la liberté, celle de rêver, d’imaginer et de penser ! La pensée est ce qui existe de plus cher. Penser permet d’exister et de dire « je ».
Dans la problématique de violences, il s’agit d’annuler l’autre dans ce qu’il est, dans ce qu’il pense et donc dans tout son être.

Accompagner les enfants victimes de violences

J’aime mon travail et lorsque les difficultés se font ressentir, je l’aime encore davantage. Ce challenge permet d’amener l’autre à se dépasser.
Chaque jour auprès de ces bambins, de ces pitchouns, de ces « vilains petits canards ». Je découvre tous les possibles. Accompagner « ces vilains petits canards » à s’élever et à grandir comme me le faisait remarquer l’un d’entre eux, voilà la plus belle et noble des missions !
Chaque enfant que je rencontre dans le cadre de ma pratique me confie ce qui l’a de plus intime et précieux : son histoire… ses peurs, ses craintes et ses rêves. Les univers que nous découvrons sont souvent sombres et tristes mais ils le décrivent avec un regard différent. Il y a un regard qui est indescriptible, que je rencontre chez beaucoup d’enfants confiés à la protection de l’enfance.
Ils racontent leur histoire, leur début de vie dans ce monde, ils se racontent. Puis, ensemble, nous tentons de mettre en mots ce qu’ils ont de plus cher. Ils essaient de raconter « leur histoire familiale » et de parler d’eux-mêmes quand ils le peuvent.

La parole des enfants victimes de violences

J’écrivais en introduction, qu’il est difficile d’écrire, car écrire c’est coucher des mots et des pensées sur un papier. Écrire c’est aussi penser par des mots, ces mêmes mots qui couvrent et découvrent ce que d’autres mots cachent. Mais comment penser l’impensable ?
Comment écouter et entendre ce qui ne fait pas sens et qui impacte les humains que nous sommes.
Les enfants qui m’accordent leur confiance, entendent et subissent ce que beaucoup d’adultes ne supporteraient pas d’entendre. Les violences conjugales et intra-familiales font partie des problématiques « entremêlées » pour lesquelles les enfants peuvent être « placés ». Et c’est bien du verbe « placer » dont il est question car ils sont « placés » là où il y existe « une place à prendre, à occuper le temps de … le temps d’une décision judiciaire ».
Dans le cadre des violences, le judiciaire vient marquer à son tour une autre temporalité, une temporalité que les enfants redoutent, détestent et attendent.

Les trois sabliers du temps

J’utilise en séance pour représenter ces différentes temporalités, trois sabliers qui sont posés sur mon bureau.
Un petit sablier à paillettes dorées qui s’écoule très vite et qui représente « la parole des enfants. Puis, un sablier de taille moyenne au sable couleur or, qui s’écoule plus lentement et qui représente « le travail psychologique, le travail de l’équipe enfant-psychologue ». Enfin, un dernier sablier de grande taille au sable blanc qui s’écoule très lentement et qui représente « la justice ».
Lorsque j’explique les différentes temporalités aux enfants, je les place les uns à côté des autres et nous les observons s’écouler.
Les enfants disent régulièrement : « La parole des enfants, elle va trop vite ! Et la justice, elle, elle n’a toujours pas finie, la justice est trop longue et la parole des enfants est déjà passée, on peut recommencer encore à parler la justice n’a pas fini.»

Quelle place accordons-nous à ces enfants ?

Les questions que nous pouvons nous poser sont : « Quelle place accordons-nous à ces enfants ? Quelle place nos institutions accordent-elles à l’accompagnement psychologique de ces enfants ? Quelle place notre société reconnait-elle à ces enfants ? »
La problématique de la place est omniprésente : la place dans la famille, dans la fratrie, dans les institutions, dans la société. Octroyer, trouver et occuper une place est la problématique première que ces enfants rencontrent.
En effet, la problématique des violences intra-familiales questionne la place de la victime, de l’agresseur et des enfants victimes qui le sont à plusieurs niveaux. Il arrive dans ma pratique qu’un enfant réplique : « Moi je suis placé et séparé de ma mère alors que c’est mon père qui a tapé ma mère. J’ai pris un an » (la mesure de placement a été ordonnée pour un an). Nous pouvons entendre « la double peine ! » la douleur de la violence et celle de la privation-séparation.

Les mécanismes de la violence et son processus d’emprise

Dans le quotidien, je fais le constat dans ma pratique que la question des mécanismes de la violence et de son processus d’emprise ne sont pas connus de tous les professionnels. Dans cette problématique, nous observons dans les mouvements transférentiels et contre-transférentiels la répétition même de ce pourquoi nous intervenons. Une répétition parfois, souvent, auprès des professionnels et des différentes institutions (état de sidération, de dissociation, de culpabilité …).
Pour les enfants, voilà la problématique de « la place » ! Il est difficile pour eux de trouver et de rester à une place. Ils vont osciller entre identification à l’agresseur, identification à la victime et pour les résilients, un conflit interne si peu évident. Les fonctionnements des différentes institutions amènent les enfants à osciller entre ses places. Je pense à un petit garçon que j’appellerai Léonardo, âgé de 5 ans. Ce dernier se trouve placé avec sa sœur âgée de 8 ans dans le cadre « d’un important conflit familial ». A son arrivée, Léonardo présente un tableau clinique de trouble de stress post traumatique. A force de questions et de séances, je finis par comprendre que sa maman a été victime de violences conjugales, sa sœur et lui également. Ils sont victimes et non « témoins ». Ils sont bel et bien « victimes ». Les violences conjugales n’ont ni été constatées par un quelconque service, ni caractérisées comme telles auprès des forces de l’ordre. N’apparaissant nulle part, ces violences n’existaient pas car elles n’étaient écrites nulle part. Aussi, sans ces éléments et avec ce cadre, les décisions prises pour Léonardo ont pu questionner quant à l’accompagnement et la prise en charge.

La violence devient ainsi plus marquante, qu’elle vient alors se rejouer dans un espace qui a pour mission de protéger de cette dernière.
« Espace » que l’enfant peut tenir responsable afin de déculpabiliser la mère et ne pas attaquer le père (dans le cas de violences exercées par le père sur la personne de la maman). Il est difficile d’introduire un tiers dans une triangulation qui existe (père-mère-enfant).
J’observe dans ces cas, différentes situations :
⇒ le père et la mère font alliance pour attaquer ce tiers,
⇒ un des parents fait alliance avec ce tiers pour attaquer l’autre parent,
⇒ la situation la plus complexe est lorsque l’enfant fait alliance avec ce tiers face à ses parents. Parents qui vont très vite être perçus consciemment ou inconsciemment comme « défaillants ». « Défaillant » soit d’avoir exercé une violence soit de ne pas avoir su protéger l’enfant de cette violence. Il va se jouer chez l’enfant une autre forme de culpabilité qui n’apparaissait pas précédemment et que nous travaillerons.

C’est une autre forme de violence qui émerge dans les violences intra-familiales, celle des fonctionnements institutionnels et des accompagnements des enfants.
La loi n° 2020-936 du 30 juillet 2020, visant à protéger les victimes de violences conjugales en réponse au « Grenelle contre les violences conjugales » ayant eu lieu en 2019 vient acter certaines mesures qui permettront très certainement aux enfants d’obtenir une place à présent reconnue.
Il est indispensable et d’autant plus aujourd’hui de former l’ensemble des acteurs sociaux, éducatifs et judiciaires au contact des personnes victimes de violences intra-familiales, cela permettrait d’intervenir avec une connaissance spécifique et plus fine de ce qui « se joue psychologiquement » afin de ne pas répéter dans une sphère publique et institutionnelle ce qui a relevé de la sphère privée et de « l’intime violent ».

Psychologue clinicienne « au chevet de l’autre », nous nous devons ce « parler vrai ».
C’est bien ce que nous devons à ces enfants, car « tout est langage ! »

Kheira Guernan
Spychologue